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L'EGLISE SAINT-MICHEL-DE-GAST DE ROQUEBILLIÈRE
d'après "Aperçu historique et archéologique - Pierre BODARD"

Humblement tapie au bord de la Vésubie, à l'écart des pittoresques bâtisses du Vieux-Roquebillière et des alignements neufs du Nouveau Village, la vénérable église de Saint-Michel-de-Gast est un des édifices, sinon le plus ancien, du moins le plus caractéristique d'un art religieux propre au Comté de Nice et plus particulièrement à la Vésubie.

De nos jours, son renom est devenu tel que de nombreux touristes amateurs de «vieilles pierres» ne manquent pas de consacrer quelques instants à sa visite sous la conduite experte de la sympathique Mado qui s'en est fait le cicérone et la dévouée conservatrice. Malheureusement, l'imagination aidant, on n'a que trop cherché à lui attribuer des origines templières qu'elle n'a absolument pas, tandis que certains détails architecturaux, plus particulièrement les décors des chapiteaux, ont souvent donné lieu à des commentaires «occultistes» toujours sujets à caution...

Mais avant toute étude archéologique, il est nécessaire, pensons-nous, d'essayer de remonter le fil des temps et de tenter un historique dans la mesure où nous disposons de textes au caractère irrécusable, nous voulons dire le document d'archives. On comprendra aisément que, dans ce bref historique avant tout destiné à satisfaire la légitime curiosité de ce qu'il est convenu d'appeler le grand public cultivé, nous fassions abstraction de tout l'appareil de notes, de renvois et de citations des sources qui, normalement, accompagne toute démarche scientifique.

HISTORIQUE

C'est en 1141 qu'apparaît la première mention de l'église lorsque l'évêque de Nice, Pierre, concède aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem l'église de Gast (Cartulaire de l'ancienne cathédrale de Nice, n° 52, p. 64). De ce premier texte, un double enseignement se dégage :

1. Il existait une première église sur laquelle, bien sûr, nous ne savons rien.

2. La juridiction de cette église fut donnée aux Hospitaliers et non aux Templiers avec lesquels on n'a que trop tendance à les confondre.

Le dépouillement et l'analyse des plus anciens parchemins des archives communales ont confirmé ces premières données :

- La dédicace de l'église à saint Michel Archange apparaît dans un document du 9 juillet 1398 (Arch. communales, série JJ).

- Cette dédicace se retrouve dans un autre document du 24 octobre 1418.

- Le nom du plus ancien desservant, Hugo Jean, apparaît une première fois dans un texte du 19 avril 1381 ; une seconde fois, le 20 mai 1399 ; il est membre de l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem.

- Le nom d'autres religieux, tous membres de l'Ordre, se lit dans d'autres parchemins de 1418 et de 1424 (Frère Jean Juglaris) et de 1437 (Frère Jean-Bertrand Blanqui).

Ainsi, d'après ces quelques textes, il se confirme que l'Ordre Souverain des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (plus tard Ordre de Malte) détenait la juridiction de l'église Saint-Michel et ce, jusqu'à la fin du XIe siècle au plus tard.

Au début du XVIe siècle, Monet Rogeri étant prieur, la reconstruction de l'église fut décidée. Cette entreprise était probablement due au fait que la première église était devenue trop exiguë pour une communauté en expansion démographique et qu'elle était vétuste. Il est possible - ceci reste à prouver - que ses assises se retrouvent sous celles de l'église actuelle : dans ce cas, la base de ces vieux murs serait «orientée», c'est-à-dire que le chevet et l'abside seraient tournés vers l'Est (Jérusalem) comme il était de règle aux premiers siècles du Moyen Age.

Nous avons retrouvé la trace du prieur, Monet Rogeri, dans trois documents datés, l'un de 1486, les deux autres de 1532. Il était très probablement de la «religion de Saint-Jean-de-Jérusalem ». En 1533 - date capitale -  la nouvelle église était achevée. C'est ce qu'il apparaît sur une clef de voûte et ce que chacun peut voir.

Il se peut que de l'ancienne église on n'ait conservé que le clocher d'un type architectural nettement médiéval, et que l'on retrouve à Saint-Martin et à Belvédère, pour ne rester que dans la vallée. Quant au reste, nous sommes formel : il date des trois premières décennies du XVIe siècle. Les preuves ne nous manquent pas, elles sont irréfutables :

- La dernière clef de voûte est porteuse d'un écusson revêtu de la Croix de Savoie et surmonté de la couronne ducale (n'oublions pas que c'est en 1388 que la Viguerie de Vintimille et du Val de Lantosque passa dans la mouvance de la Maison de Savoie et cessa d'être provençale). Cette croix de Savoie se retrouve sur la magnifique cuve baptismale de l'église.

- Deux chapiteaux sont porteurs du «Lacs d'Amour», ce symbole en 8 renversé qui figure sur les armes de la Maison de Savoie et que l'on peut encore observer dans le Vieux Nice sur le linteau de la porte d'entrée de l'ancien couvent de la Visitation.

- Enfin, troisième argument, l'église n'est pas orientée, alors que la chose eut été impensable à une époque plus haute. Il résulte donc de ces données inscrites dans la pierre de l'église Saint-Michel que la construction - qui n'a pu se faire «en un jour» comme on dit - ne peut être antérieure à 1388, année du passage de la vallée sous la tutelle des princes savoyards. En admettant que la mise en chantier se situe au début du XVIe siècle, il ne s'écoule guère qu'un peu plus de cent ans entre 1388 et le début de cette reconstruction, chose qui reste dans les limites du plausible. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser des caractères «archaïques» de l'église.

A compter de la fin du XVIe siècle, les documents se font plus nombreux : ils nous permettent en particulier de suivre la succession sacerdotale sans aucun lapsus de continuité et d'assister aux démêlés du clergé local avec la communauté, entre autres lors de l'affaire des dîmes ; puis vers la fin du XVIIIe siècle, lorsque le clergé local affranchi de la tutelle de l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, aura à lutter contre l'Ordre lui-même qui tentait d'en reprendre la juridiction (affaire du prieur Claude Odoart, 1767-1783).

A quel moment les Hospitaliers cessèrent-ils de régenter l'église ? Nos recherches ne nous ont pas encore permis de répondre à cette question, mais il est probable que le prieur Nicolas Rogeri (1574-1621) en dépendait encore.

A partir de Nicolas Rogeri, l'église Saint-Michel se transforme peu à peu : au XVIIe siècle, surtout lorsqu'à l'égal de la plupart des églises elle reçoit un revêtement baroque lequel, à la rigueur, s'harmonise assez bien avec l'ensemble. Nous devons probablement au prieur Nicolas Rogeri le magnifique autel baroque, côté évangile. Un des bienfaiteurs de l'église fut le prieur Pierre Achiardi de l'Alp qui exerça ses fonctions de 1660 à 1683. Originaire d'une vieille famille stéphanoise, au début du XVIe siècle anoblie et investie du fief de l'Alp de Péone par les Grimaldi de Beuil, il mit un terme heureux à l'affaire des dîmes, latente depuis le début du siècle ; il fit effectuer des réparations urgentes au clocher (ces réparations n'auraient pas été nécessaires si le clocher n'avait eu qu'une centaine d'années) ; et surtout, c'est lui qui fit construire le magnifique et si intéressant autel baroque de l'église, côté épître. Nous lui devons encore le beau calvaire récemment restauré et notamment toute la série de reliquaires en bois polychrome porteurs de ses armes. A cette époque, il est établi que les chevaliers de Malte n'avaient plus aucune autorité sur l'église ; au contraire, le grand tableau qui se dresse au-dessus de l'autel du suffrage représente un religieux trinitaire recevant de la Vierge le scapulaire à la croix rouge et bleue de cet Ordre, à peu près contemporain de ceux fondés par saint François et saint Dominique (XIIIe siècle).  Cette «anomalie» ne s'explique que par le fait que Achiardi était originaire de Saint-Étienne-de-Tinée où les Trinitaires avaient une petite communauté, et qu'un de ses frères était lui-même religieux de cet Ordre.

Au cours des temps, l'église subit bien des vicissitudes et bien des aménagements sur lesquels il serait, ici, trop long de s'étendre. Néanmoins, signalons que, vers la fin du XVIIIe siècle, un incendie détruisit la sacristie et que le feu faillit se répandre dans tout l'édifice. Parmi les aménagements les plus importants, mentionnons la prolongation du mur de la façade et l'installation, au début du siècle dernier, de la monumentale horloge qui enlaidit d'une façon si nécessaire (...) le vieux clocher lombard.

Ce rapide exposé des faits principaux, qui constituent la trame de l'histoire de notre vieille église, est volontairement très limité, mais il permet, croyons-nous, de faire la lumière sur des faits jusqu'alors douteux et de renvoyer au panthéon de la mythologie templière et "soucoupiste" de notre temps des légendes manifestement fausses mais que, contre toute évidence, on se plaît à entretenir. Espérons que, désormais, on saura s'en tenir à la seule réalité des faits, réalité assise sur le document d'archives sans lequel l'Histoire ne se distingue pas de la Légende...

ARCHITECTURE

Une phrase lapidaire peut résumer l'ensemble architectural de l'église Saint-Michel  : prolongement tardif mais assez fréquent dans nos régions d'éléments romans et ogivaux (gothiques), complémentaires et assortis. L'ensemble est souvent du plus heureux effet et il est bien connu que tous les visiteurs de la vieille église sont saisis de la beauté qui se dégage de ces trois nefs aux très classiques croisées d'ogives.

Le plan général de l'édifice est on ne peut plus simple : il est rectangulaire et ne comporte ni transept ni chevet ; le narthex se réduit au passage assez étroit de la porte de façade ; l'emplacement prévu pour les fonts baptismaux (qui ont été transportés à gauche de l'entrée) est un simple cloisonnement de date assez récente, semble-t-il. Le sanctuaire ne comporte aucune abside puisqu'il se prolonge, une fois franchie, côté épître, une petite porte, par les locaux de la sacristie dépourvus de tout effet décoratif. L'église comporte trois nefs (une nef principale et deux bas-côtés). De chaque côté de la nef principale, quatre paires de piliers trapus reliés par des arcs à plein cintre. En réalité, ces paires de piliers délimitant la nef principale sont au nombre de six, car deux piliers sont engagés dans le mur de la sacristie, et deux autres le sont, l'un dans le mur des fonts baptismaux, l'autre dans celui de la base du clocher. A ces piliers centraux, il faut ajouter quatre paires de piliers similaires engagés dans les murs latéraux. Tous ces piliers sont du même type et datent certainement de la même époque. Les matériaux utilisés pour leur construction sont soit du calcaire noir d'origine locale, soit de la cargneule (genre de meulière) également d'origine locale. La plupart des chapiteaux ont reçu des décors (feuilles, figures géométriques, un soleil) tous différents. La nef principale et les deux bas-côtés sont divisés en cinq travées où, sur la voûte, s'entrecroisent des ogives avec arcs doubleaux. On remarquera que les retombées des arcs doubleaux se prolongent par des colonnes fluettes reçues au-dessus des chapiteaux par des borbeaux contemporains, semble-t-il, des piliers. Ce détail, non dépourvu d'importance, tendrait à prouver que colonnes et arcs doubleaux sont bien de la même époque (ce détail a été remarqué par M. Jacques Thirion, aujourd'hui conservateur au Musée du Louvre).

Extérieurement, les murs de l'église sont enduits d'un horrible revêtement en ciment d'un blanc très délavé. Un curé bien intentionné se proposa de le faire disparaître afin de mettre en valeur la pierre nue. Malheureusement, ce travail ne fut qu'ébauché, mais il le fut suffisamment pour laisser voir, sur les angles et le côté nord, de belles pierres de calcaire et de cargneule, dont l'une porte le millésime de 1666, destiné à rappeler la réfection du clocher entreprise par le prieur Pierre Achiardi de l'Alp.

VISITE DE L'ÉGLISE

MOBILIER

On admirera les trois autels baroques au terme de chaque nef; ils viennent de faire l'objet d'une nécessaire restauration. Ils ne se distinguent pas par des détails qui trancheraient avec ce que nous pouvons découvrir dans d'autres églises ; néanmoins ils sont parmi les plus beaux et les plus surchargés, en nous souvenant que la surcharge des décors est une des constantes de l'Age Baroque (XVIIe siècle).

L'autel de droite, dit du Suffrage, retiendra particulièrement notre attention, puisqu'il fut fondé et doté par le prieur Pierre Achiardi. Le blason de ce dernier se voit en plusieurs points et en particulier sur la grande toile évoquée plus haut. Cette toile, due au talent de Jean-Baptiste Gastaldi -  peut-être un enfant du pays - est de 1667. La perception d'un détail d'importance majeure ne résiste pas à un examen attentif : l'artiste, en effet, a représenté le village tel qu'il était il y a trois siècles. A droite de la composition, les toits du Vieux-Village ; au centre la Vésubie que franchissent deux étroites et vacillantes passerelles ; à gauche l'église Saint-Michel que nous n'avons pas de peine à reconnaître et qui est telle que nous la voyons de nos jours, si ce n'est que le clocher comporte trois séries d'ouvertures au lieu de deux : erreur ou fantaisie de l'artiste, ou encore réduction de l'ouvrage à deux faux étages ? Nous pencherions pour la première hypothèse.

On ne manquera pas de consacrer un moment à la contemplation du beau retable anonyme daté de la charnière XV-XVIe siècle. Il est de l'École Niçoise de Peinture dite École de Brea, et il est possible qu'il soit contemporain de la construction de l'église.

L'église Saint-Michel peut s'enorgueillir à juste titre d'une très belle «collection» de reliquaires, don du prieur Achiardi. Pour en terminer avec cet examen volontairement cursif du mobilier de l'église, on s'attardera devant la cuve imposante et taillée dans un seul bloc de calcaire noir des fonts baptismaux; devant le bénitier, lui aussi monolithique et ayant beaucoup d'affinités avec ceux que l'on peut admirer à l'église Saint-Véran d'Utelle. Remarquons enfin, sur le dossier d'un très ancien banc situé en haut et à gauche de l'église, le double blason des Achiardi de l'Alp et des Crespel (ancienne famille notable éteinte au début du siècle dernier) : il rappelle une alliance matrimoniale survenue lors du ministère du Prieur Pierre Achiardi de l'Alp. Si nous pouvons nous le permettre, nous émettrons le vœu que ce blason, armes des Achiardi et des Crespel qui ont bien servi Roquebillière, prenne la place de celui des Garagno que l'on donne comme étant la représentation des armes du village. Et pourtant le conseiller turinois Garagno, investi du fief de Roquebillière avec le titre comtal au XVIIe siècle, était exécré ; jamais lui-même et ses descendants ne purent pratiquement séjourner au pays. C'est ce que nous apprennent de passionnantes archives que nous étudierons quelque jour. En attendant, puisse la Renoncule des Achiardi, alliée à la Tour des Crespel, se substituer aux Araignées* des Garagno...

* remplacées aujourd'hui par des abeilles, en référence à une des étymologies possible du nom du village (roche aux abeilles)

 

Le site des Vésubiales par les élèves du Lycée professionnel Magnan à Nice